Joueur depuis plus de trente ans, ludothécaire aujourd’hui, j’observe les gens jouer. Avec mes ami-e-s, dans ma famille, en bar à jeux, en festival, à la ludothèque. Et à force de regarder les gens jouer, j’ai fini par regarder les jeux eux-mêmes autrement. C’est de ce regard qu’est né ce blog.
Je rencontre tout type de joueurs et joueuses. Du néophyte répondant à l’appel de Skyjo à l’expert-e autoproclamé-e qui cherche Wingspan. Du joueur blanc qui ne voit pas de problème dans une thématique à la personne racisée qui se précipite sur un jeu parce que, enfin, elle y reconnaît quelque chose d’elle. Du plus jeune qui connaît par cœur la collection Djeco à l’octogénaire venu-e pour un Scrabble ou un Rummikub. De celui qui possède mille jeux à celui qui n’a pas les moyens de se tromper lors d’un achat. Des enfants qui ont découvert le jeu en accueil de loisirs aux parents et grands-parents qui ont vu un reportage vantant ce loisir en pleine explosion.
Ces visages, ces envies, ces manières de jouer nourrissent ma réflexion. Et une évidence s’est imposée : le jeu de société n’est pas neutre. Il raconte quelque chose avant même que l’on explique le premier lancer de dés. Une boîte, une illustration, une typographie, un thème, une règle, tout cela oriente déjà notre regard. Fabrique un monde en miniature. Distribue les rôles. Dit qui est courageux-se, qui est drôle, qui est exotique, qui est central-e et qui reste périphérique.

Dire que le jeu de société n’est pas politique est lui-même une position politique. C’est le luxe de celles et ceux que les représentations n’ont jamais blessé-e-s, jamais effacé-e-s, jamais réduit-e-s à un rôle secondaire ou caricatural. Pour les personnes concernées, rien n’est jamais “juste un jeu”. La thématique coloniale, le personnage féminin décoratif, l’absence de corps non-blancs sur les illustrations : ce sont des signaux que certain-e-s reçoivent à chaque partie, et que d’autres ne voient tout simplement pas. Cette invisibilité du problème est précisément le marqueur d’une position dominante. Tout est politique pour celles et ceux que la politique a toujours oublié-e-s.

Pendant longtemps, j’ai joué sans m’arrêter à cela. Puis un jour, une typographie « est-Asiatique » sur une boîte m’a fait tiquer. Un détail en apparence, mais un détail qui raconte. Une fois qu’on commence à regarder ces choses, on ne peut plus s’arrêter. Cette posture n’est pourtant pas universelle. Bruno Cathala, auteur incontournable du jeu de société français, déclarait que les joueurs et joueuses font « très facilement le distinguo entre univers ludique et réalité ». Ce n’est pas parce qu’on n’en parle pas qu’il n’y a pas de problème. Ce silence dit surtout quelque chose sur qui joue et qui crée les jeux. Quand les personnes autour de la table et derrière les boîtes se ressemblent toutes, le distinguo est effectivement facile. Le jeu de société n’échappe pas à ce qui traverse la culture au sens large : ses clichés, ses absences, ses angles morts, ses maladresses. Mais aussi, parfois, ses réussites.
On dit souvent « ce n’est qu’un jeu ». Pourtant les jeux sont de puissants vecteurs d’imaginaire. Ils façonnent des représentations, normalisent des images, participent à une culture qui ne s’arrête pas à la table. Les jeux que l’on met dans les mains des enfants, des adolescent-e-s ou des adultes transmettent toujours un certain regard sur le monde. Ce regard mérite d’être examiné.
J’ai donc créé ce blog pour penser le jeu autrement, pour interroger ce qu’il raconte, ce qu’il perpétue, et ce qu’il pourrait transformer. Pour discuter d’orientalisme, de stéréotypes, de pouvoir narratif, mais aussi de plaisir de jouer, de créativité et d’accessibilité. Pour parler d’un loisir que j’aime profondément, précisément parce qu’il mérite mieux que l’absence de regard.
Ce blog ne sera pas un monologue. Il laissera sa place aux voix des personnes concernées, des auteur-e-s et éditeur-rice-s militant-e-s, des expert-e-s dans les domaines qu’abordent les thématiques ludiques. Parce que ces voix savent des choses que je ne sais pas, et qu’elles méritent d’être entendues à la table autant qu’autour.
Ce blog n’apportera pas de réponses définitives. Il posera des questions. Parce que le jeu de société mérite d’être discuté autant qu’il mérite d’être joué.